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La Vache et l’irradié, lettre de Fernandel

Posted: mai 22nd, 2015 | Author: | Filed under: Coin lecture, Revue de presse, Textes en français | No Comments »

Les détecteurs de radioactivité suivants ont été soufflés par un vent mauvais incendiaire :
Brennilis, Salives-Morvilliers et Belleville-sur-Loire.

« Au lendemain de l’accident, la seule chose à laquelle j’ai pensé
a été de sauver des animaux. Maintenant, je ne peux plus arrêter. »
Naoto Matsumara (Metronews, 10 mars 2014)
Naoto Matsumara, Le Dernier Homme de Fukushima, est le promoteur
et le héros utile de la survie en milieu contaminé.
Il y a quelques décennies, c’était la vache qui sauvait le prisonnier.

Il y a deux raisons pour lesquelles ces détecteurs méritaient ce sort. La première est bien connue de tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’industrie nucléaire, la seconde l’est bien moins.
La première raison est qu’ils ne tiennent pas la promesse de la transparence, mais la seconde est plus décisive : elle relève de ce que nous promet la transparence. Ce sont ces deux formes de mensonge que ces destructions livrent à la publicité.
Les nucléocrates comme les antinucléaires savent bien que « l’unité de mesure supportable » par l’homme varie selon les besoins du moment de l’industrie nucléaire. Les premiers parce qu’ils organisent le va-et-vient des doses administrées, leurs contestataires parce qu’ils dénoncent ce mensonge quantitatif.
Les habitants des environs de Fukushima – y compris les plus fragiles – sont légalement exposés aux doses naguère prévues pour les seuls travailleurs des centrales, les circonstances posent la norme. Les appareils de mesure installés par les autorités japonaises l’ont été de telle sorte qu’ils reflètent une quantité d’irradiation minorée, cela oriente les dissensions entre écolocrates et nucléocrates vers un devoir commun de transparence.
Le régime d’habituation est à l’œuvre depuis le début de l’histoire de la radioactivité industrielle et médicale. Les études effectuées depuis Hiroshima et Nagasaki partent du principe que l’homme s’adapte à la dose, c’est la définition même du sievert. L’OMS écrivait dès 1957 : « Cependant, du point de vue de la santé mentale, la solution la plus satisfaisante pour l’avenir des utilisations pacifiques de l’énergie atomique serait de voir monter une nouvelle génération qui aurait appris à s’accommoder de l’ignorance et de l’incertitude et qui, pour citer Joseph Addison le poète anglais du XVIIIe siècle, saurait « chevaucher l’ouragan et diriger la tempête ». » On sait lesquels font les fous.
Après l’effondrement des réacteurs de Fukushima, l’opacité idéologique était telle qu’elle avait laissé apparaître l’absence d’informations. Spontanément, quelques citoyens comblèrent cette lacune en organisant des campagnes de distribution de détecteurs de radioactivité individuels. Quelques mois plus tard, leur combat pour l’accès de tous à l’information s’institutionnalisa sous la forme du CRMS (Citizen’s radioactivity measuring station) avec l’adoubement de la CRIIRAD. Ce sont les mêmes intentions qui guidèrent les pionniers de la contre-mesure en France. Aujourd’hui, de la Biélorussie au Japon, les effets pervers de cette volonté de transparence qui complète celle des nucléaristes finissent de se révéler, le problème ne serait plus l’atome, mais la dose.
Venons-en à l’aspect qualitatif du mensonge. Nous sommes habitués et il s’agit de nous résigner plus encore. La France est constellée d’appareils de mesure de radioactivité non pas pour nous protéger – un thermomètre ne fait pas baisser la fièvre ni ne refroidit un corium – mais pour nous rendre ordinaire la présence même du nucléaire. Leur dispositif consacre une attente collective. Ils condensent la certitude d’une catastrophe à venir en maquillant celle qui est déjà là, en régime chronique, sinon aigu. L’IRSN, l’ACCRO et la CRIIRAD, chacun à sa sauce, préparent les citoyens à devenir acteurs de la catastrophe le moment venu. L’écologiste chevauchera l’ouragan pendant que l’État dirigera la tempête. L’autre solution est évidemment que l’industrie nucléaire cesse. C’est la seule façon de rendre réellement les détecteurs de radioactivité à leur inutilité.
Plus généralement, qu’il s’agisse de la gestion de l’argent en période de crise économique perpétuelle assumée ou d’autres formes de nuisances morbides comme les pesticides, les OGM, etc., les normes juridico-techniques, volontiers participatives, régulent l’attente de la catastrophe. Les chiffres et les codes désignant les seuils de la qualité de la vie traduisent la réalité de sa dégradation. Nous sommes sommés de nous contenter de ne pas être déjà demain quels que soient nos malheurs d’aujourd’hui.
On n’arrête pas plus l’émission de radioactivité d’une centrale nucléaire en pétant un compteur Geiger qu’on n’arrête le passage du temps en cassant sa montre ou une horloge. Mais contrairement au temps, la radioactivité est lourde de certitudes.

Fernandel, 10 mai 2015

La lettre de Fernandel : fichier pdf à télécharger

Suite à un problème d’aiguillage en gare de Valognes, Fernandel n’a pas laissé d’addresse. Il a, en revanche, laissé quelques traces radioactives dans la presse, et un article qu’il lit à Marguerite les soirs de solitude.


LA CLÉ PLUTÔT QUE LA CHAÎNE

Posted: mars 10th, 2012 | Author: | Filed under: Coin lecture, Textes en français | No Comments »

Contribution au débat post-Valognes de l’ACNM

À Luca Abbà,
plongé dans le coma depuis le lundi 27 février 2012,
après avoir chuté d’un pylône en haut duquel il s’était réfugié
alors qu’il était poursuivi par les flics sur ordre direct du ministre de l’Intérieur italien
qui intimait la reprise du chalet collectif La Baïta appartenant
au mouvement d’opposition No Tav.

LA CLÉ PLUTÔT QUE LA CHAÎNE

Depuis fukushima, le but morbide et explicite de la mafia nucléariste est de convaincre chacun que ce monde tel qu’il va ne peut plus aller sans le nucléaire. Les pronucléaires et les anti-nucléaires devraient s’en accommoder, comme l’imposent les mégalomanes criminels qui, au nom du principe de leur réalité, considèrent que l’humanité peut bien s’adapter à des accidents répétés de centrales1. Les cauchemars en cours n’ont pour effet dans les crânes d’œuf des nucléocrates négationnistes que de générer des théorèmes ubuesques où la probabilité prévaut aux déci-sions même lorsqu’elle est supérieure à 1. Ce ne sont pas quelques antinucléaires du « Réseau pour sortir du nucléaire » rejoints par l’appareil politique des Verts exhibant leur chaîne le long d’une faille sismique, serait-ce sur 1 000 kilomètres Nord-Sud, qui auront la moindre incidence sur la catastrophe et les choix politiques qui en sont la cause. La mobilisation de Valognes en novembre 2011 nous paraît mériter une bien plus grande attention.

Ne taisons pas nos divergences

Au sein du collectif de Valognes, une position idéologique a voulu prendre le pas sur le sens du «blocage» du train Castor à Valognes le 23 novembre 2011, cette tentative réussie d’action autonome. Dogmatiquement activiste, elle affirme que « la permanence des luttes de chapelles en France n’exprime que l’insuffisance pratique du mouvement ». (Appel au camp de Valognes en novembre 2011, septembre 2011) : elle recoupe celles des insurgés-qui-vont-arriver, qui considèrent avoir déjà gagné, du moins pratiquement: « Quelle que soit la virulence du déni, les nucléocrates le savent bien: en tant qu’industrie, le nucléaire n’a aucun avenir, hormis l’industrie de son démantèlement » (« Pa- nique chez les nucléocrates », in Libération du 21 novembre 2011).
Une autre tendance, négation de la première, (« Notes sur Valognes et ses suites » in Pas de sushi l’État Geiger, n° 2, p 21-22), quant à elle, louvoie en assimilant la thèse de la défaite des nucléocrates à « l’illusion d’une prise de conscience généralisée comme il en fut jadis dans l’après-Tchernobyl ». Illusion qui aurait spéculé, déjà, sur la catastrophe nucléaire comme opportunité pour renverser ce monde. Si nous critiquons, nous aussi, cette thèse de la fin inéluctable du capitalisme par la catastrophe nucléaire, nous ne nous souvenons pas de la propagation d’une telle illusion dans les années qui ont suivi Tchernobyl2. Engager une activité désabusée sur la base des possibilités d’alors (notamment dans les luttes contre les projets de stockage de déchets nucléaires) et contribuer à fissurer le consensus qui régnait nous paraissait alors indispensable d’autant que le développement d’une conscience critique collective ne tombe jamais du ciel, fût-il cauchemardesque.
L’importance de la discussion réside dans le fait qu’il faut envisager la réalité du rapport de force dans la lutte contre le nucléaire.
Il ne s’agit pas d’éluder les contradictions, dont nous ne faisons pas table rase au motif d’un « mécanisme de division atavique [qui] nous dédouan[erait] certes de toute responsabilité, mais nous condamn[erait] à perpétuer les causes de notre faiblesse. » (Appel au camp de Valognes). Les contradictions ont la vie dure et leur refoulement sous la tente de l’unité ne nous empêchera jamais de considérer comme nuisance l’activité lobbyiste d’un Greenpeace ou comme confusionniste celle d’une association complice de l’industrie nucléaire comme l’ACRO.
Il est tout aussi faux et vain d’écrire, comme les uns, que le nucléaire est à « l’amorce de sa fin » (« Panique chez les nucléocrates ») sans envisager toute l’infrastructure sur laquelle il s’appuie et qui, elle, n’est pas véritablement mise à mal, que de prétendre, comme les autres, que le nucléaire continue comme avant, sans tenir compte des raisons pour lesquelles certains États ont décidé de mettre un bémol. Oublions les indignés du nucléaire qui, eux, se contenteront d’un capitalisme sans nucléaire, sans même se demander si c’est possible. Les Notes sur Valognes et ses suites se sont fait l’écho de différentes positions extérieures au collectif qui se fondaient sur la confusion entre l’action de Valognes et la stratégie formulée par les « appellistes ». Pourtant, à l’intérieur du collectif, « les approximations de la tribune de Libération sur la prétendue agonie finale de la mafia nucléaire » (Valognes et après…, par Un de ceux de Valognes), étaient sources de dissensions.

La perturbation de Fukushima

Quel autre monde une arme de guerre, arrachée à la connaissance, devenue moteur industriel mondial pouvait-elle promettre sinon celui d’une survie réduite aux contraintes sécuritaires ? L’abondance des matières radioactives utilisables militairement et la diffusion de ces technologies sont telles au-jourd’hui qu’elles ne déterminent plus les choix du nucléaire civil, en dehors des pays isolés géopolitiquement, tels l’Iran ou la Corée du Nord.
Personne ne peut plus nier que Fukushima, à la suite de Tchernobyl, peut entraîner un problème majeur pour le développement mondial de l’industrie nucléaire civile, car une telle catastrophe est aussi un démenti total des prétentions affichées précédemment par les nucléocrates. Du seul fait de son existence, la catastrophe de Fukushima contraint la caste nucléariste à poursuivre un travail de Sisyphe de « reconquête de l’opinion ».
Alors que cette caste est durablement engagée dans la poursuite de l’exploitation de l’énergie nucléaire, comme en France, où elle persiste avec une arrogance extrême à vouloir développer le nucléaire civil –quitte même à se servir de la catastrophe de Fukushima comme argument commercial–, elle peut aussi faire le dos rond et faire des promesses, comme en Italie ou en Allemagne.
Les pays émergents ne peuvent pas tous être pareillement ni aveuglément pronucléaires. Certains basaient leur production d’électricité sur des projets colossaux de développement de la filière nucléaire. Ainsi, l’Inde a pratiquement suspendu l’ensemble de son programme, dont la mise en chantier de 4 EPR, sous la pression des populations, après avoir prévu de multiplier par 14 son potentiel en vingt-cinq ans. Dans un autre sens, la Chine possède 14 réacteurs, en prévoit 25 nouveaux, dont 2 EPR, d’ici 2020. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’ils peuvent sans contradictions sacrifier leur population. Ainsi les autorités du district de Wangjiang s’opposent-elles à celles, voisines, de Pengze où se construit un nouveau réacteur, un AP1000, dernier-né de la technologie américaine, sur une faille sismique en activité. Comme partout, un journal, en l’occurrence Xinjing Bao, promeut la transparence.
Aux États-Unis, l’administration Obama veut relancer l’implantation de centrales. Pour la première fois depuis 1978, la construction de deux nouveaux réacteurs, en Georgie, a obtenu l’agrément de la NRC (Nuclear Regulatory Commission), l’instance fédérale.
Quelles que soient les décisions de l’après-Fukushima, personne n’ignore plus désormais que l’humanité, tant qu’elle existera, devra se protéger de la radioactivité artificielle que cette société a diffusée partout en connaissance de cause.

L’utopie EPR

Nous avions décrit dans Du mensonge radioactif et de ses préposés quelques aspects de la « reconquête de l’opinion » que la catastrophe de Tchernobyl avait alors rendu nécessaire pour les nucléaristes français. Aujourd’hui, les mêmes ont conçu le thème de la « renaissance du nucléaire ». Avec Fukushima, forts de cette expérience de gestion de catastrophe globale, les communicants du pouvoir nucléariste, c’est-à-dire aussi ceux de l’État français, ont tout de suite attaqué en traitant d’« infâmes » les écolos qui se seraient servis du malheur des Japonais et, dans la foulée, ils ont essayé de placer l’EPR comme remède à tous ces maux. Ils ont fait de ces morts un argument sécuritaire.
L’arrogance de cette mafia se lit parfaitement dans l’histoire de la conception de l’EPR et dans son usage : le programme nucléaire français avait été fondé sur la filière à neutrons rapides, « le réacteur du futur ». Après la construction de Superphénix –le roi Soleil– et du centre de La Hague, la filière a dû être abandonnée, échec industriel monumental. Les 58 réacteurs en service construits sur la licence Westinghouse en l’attente du développement de la filière française ont finalement servi à produire le plutonium que La Hague recycle sous forme de MOX, alimentant lui-même les réacteurs qui ne sont pas adaptés à ce combustible. L’EPR est la quintessence du savoir-faire français : il peut consommer du MOX et il a intégré les nouvelles règles de sécurité définies depuis Tchernobyl. Il peut même supporter la chute d’un avion de ligne, enfin il devrait… (bien que cela ait été contredit par un document d’EDF de 2003 classé secret d’État). Mais ce type de réacteurs implique tellement d’exigences qu’il en devient inconstructible, sinon à prix prohibitif. D’ailleurs, sur les quelques dizaines de réacteurs dont la construction est prévue dans le monde, il n’y a que 4 EPR. Les deux premiers – Olkiluoto 3 en Finlande, vendu à perte, et Flamanville – ont vu, pour l’heure, leur temps de construction et leur prix doubler, et ils sont encore loin d’être achevés. Le cas des deux de Taishan, en Chine, semble faire exception, mais on sait bien que, si la Chine n’est pas en voie de désindustrialisation, elle peut bien ignorer ses autorités de sûreté.
Pendant ce temps, les Coréens et les Canadiens obtiennent des contrats pour la construction de futurs réacteurs : ils sont moins chers, souvent de plus faible puissance et leur construction demande moins de temps..

Le colosse aux pieds d’argile n’a pas de porte-monnaie

L’appareil de production des énergies n’a pas à être rentable immédiatement puisque l’énergie anime l’ensemble des industries. Le raisonnement économique dans le nucléaire doit donc être envisagé comme l’expression politique de choix étatiques. La rentabilité n’est pas primordiale pour ses gestionnaires mêmes. Les profits se réalisent bien en aval des investissements proprement énergétiques.Économiquement, l’État avance mais le capital gère quand ça roule, c’est-à-dire hors prise en compte de « caractéristiques propres (risques, règles de sûreté et de sécurité, lien avec les questions de défense…) » que précisait le rapport Roussely, ex-président d’EDF et sans contradiction vice-président du Credit Suisse, en 2010. Socialement, surtout en cas d’incident ou d’accident, l’État gère (par exemple, au Japon où Tepco va être nationalisée), le capital fuit et les humains se démerdent avec ce qui leur reste de santé et d’environnement.
Le gestionnaire Roussely sait également de quoi il parle quand il écrit : « Le nucléaire est en effet probablement la seule activité économique dont l’avenir est largement déterminé par l’opinion publique. L’acceptation par le public et les acteurs institutionnels est une condition majeure pour le développement du civil nucléaire. » La gestion à laquelle ils se livrent n’est pas seulement économique et sociale, elle est aussi celle des consciences, la police de la pensée.
Les coûts du nucléaire sont incommensurables puisqu’il s’agit du seul investissement qui aura été lancé pour l’éternité. La Cour de comptes s’est pourtant essayée à présenter un chiffrage du coût de la filière nucléaire française. Selon elle, les caisses seraient vides et, de plus, il est trop tard pour opérer le renouvellement du parc de centrales. Le choix de prolonger la durée de vie des centrales françaises (ainsi que dans la plupart des pays disposant déjà d’un parc) a donc déjà été fait. Initialement prévues pour être renouvelées au bout de quarante ans, les centrales pourront continuer leur fonctionnement pour atteindre cinquante ou soixante ans (il n’y a aucune limite réglementaire). Il faudra donc payer les rénovations (moins coûteuses que le remplacement) qu’un autre rapport, celui de l’ASN, juge nécessaire. Les deux rapports précisent les données et les contraintes d’un problème que les acteurs du nucléaire ne manqueront pas de contourner.

L’inimaginable au pouvoir

« Il faut accepter de se préparer à des situations complètement inimaginables parce que ce qui nous menace le plus, ce n’est pas un accident “standard” […] Si un accident se produit, le moins invraisemblable est que ce soit un accident absolument extraordinaire, lié par exemple à des effets dominos avec d’autres installations voisines, des aléas naturels ou des actes de malveillance » (dépêche AFP du 6 mai 2011), disait Jacques Repussard, directeur général de l’IRSN. Ce qu’ils n’avaient pas daigné imaginer auparavant devient, lors d’une réunion du Comité directeur pour la gestion de la phase post-accidentelle (Codirpa), la base de leur analyse. Repussard fait porter la cause sur les circonstances. Mais ce ne fut pas le tsunami qui fut radioactif.
Bon an mal an, on s’aperçoit, au travers de leur avancée forcenée, que le seul avenir qu’ils nous proposent véritablement est la survie en milieu contaminé, comme on peut le voir autour de Tchernobyl et au Japon. Un monde dans lequel il devient normal qu’un pédiatre japonais, Shintaro Kikushi, soit assailli par le dilemme des parents hésitant à envoyer leurs enfants jouer au jardin d’enfants : « Du point de vue de la santé, je pense que le risque de ne pas jouer est supérieur à celui qui est lié aux radiations » (Asahi Shimbun, 2 février 2012).

Le vortex de Valognes

Aujourd’hui comme hier, il s’agit pour nous de saisir les possibilités de remettre publiquement en discussion l’exploitation du nucléaire. Mais n’étant pas des martyrs, nous ne nous enchaînerons pas en réseaux de citoyens. Nous n’offrirons pas le spectacle d’un enchaînement volontaire immobile reposant sur l’espoir sidérant que sa présence passive occasionnerait une prise de conscience généralisée. Nous savons trop bien comment les nucléocrates et les économistes considèrent l’humanité, ils la prennent en compte quitte à la faire disparaître. L’opération menée à Valognes ne s’est pas faite sans divergences. Leur apparition dans les discussions est un moment nécessaire pour que les individus ne voient pas leur lutte dénaturée et accaparée par toutes sortes de représentants ou d’arrivistes.

mars 2012,
Association contre le nucléaire et son monde,
acnm at no-log.org

—————

1. Ainsi, Jean-Marc Jancovici, membre de la « Commission de veille écologique » de la Fondation Nicolas Hulot, a récemment déclaré : « Du point de vue des écosystèmes, et ce n’est pas du tout de l’ironie, un accident de centrale est une excellente nouvelle, car cela crée instantanément une réserve naturelle parfaite ! La vie sauvage ne s’est jamais aussi bien portée dans les environs de Tchernobyl que depuis que les hommes ont été évacués… » (Enerpresse, 20 février 2012).
2. Au contraire : « Il serait, bien entendu, ridicule, aujourd’hui, d’espérer un « avenir sans nucléaire » comme certains écologistes le mendient de l’État. Le nucléaire est malheureusement là, et pour longtemps. Mais le pseudo-réalisme qui se fonde sur cette constatation pour admettre que le nucléaire continue à coloniser la planète est un raisonnement suicidaire », écrivait, en 1987, le Comité Irradiés de tous les pays, unissons-nous, dans sa Plateforme.


MARRE D’ETRE VICTIMES, FIERS D’ETRE COUPABLES,

Posted: février 16th, 2012 | Author: | Filed under: Coin lecture, Textes en français | No Comments »

 message des prévenus d’un blocage  en Italie le 7 février 2011

Le 15 février devait débuter à Susa le procès où sont poursuivis quatre militants pour divers délits en rapport aux événements du 7 février 2011, quand un train de déchet en partance pour la Hague fut retardé pendant 6 heures en Val de Suze. Le procès du 15 février a finalement été reporté. En attendant, deux des prévenus subissent un contrôle judiciaire de type « assignation à résidence ».

MARRE D’ETRE VICTIMES, FIERS D’ETRE COUPABLES

Cette nuit-là, quelques semaines avant le désastre nucléaire de Fukushima, une quarantaine de personnes se retrouvèrent à Condove, dans le Val di Susa, réussissant à retarder quelques heures les trains chargés de déchets nucléaires à destination de La Hague en France. Des déchets qui vont d’un pays à l’autre pour revenir souvent, comme pour les dépôts de Saluggia et de Trino, à leur point de départ après avoir subi des traitements qui, même s’ils limitent la radioactivité, fournissent surtout du matériel radioactif pour un usage militaire ou de nouveaux combustibles pour les centrales de l’autre côté des Alpes (sans parler des confortables compensations pour les entreprises concernées).

Sans aucun doute, il faut reconnaître que les événements de cette nuit-là ont porté à l’attention générale les dangers immanents auxquels sont exposées les populations vivant aux alentours des centrales nucléaires ou qui vivent le long des trajets accomplis par ces trains de la mort dans le silence le plus absolu. C’est pour cela que nous refusons toute accusation spécifique à notre encontre, la logique perfide et d’intimidation qui tend à séparer les bons des mauvais, ceux qui sont plus ou moins responsables de ce qui a eu lieu cette nuit-là. La lutte contre le monstre nucléaire tout comme celle contre le train à grande vitesse, ou bien celles contre l’autoritarisme et les inégalités sociales, sont des batailles que nous menons la tête haute en nous opposant fermement à la tentative de criminaliser toute mobilisation.

Nous accordons une grande importance au fait que la discussion sur le nucléaire et ses déchets sont redevenus un centre d’intérêt, même si c’est à la suite d’une profonde tragédie comme celle qui a frappée le Japon. Nous ne pouvons que nous réjouir du fait qu’après la mobilisation contre le passage des déchets à Condove, il y en a eu une autre à Avigliana, beaucoup plus nombreuse, et que les trains de la mort ne passent plus, au moins pour le moment, dans le Val de Susa ; semble-t-il, depuis ce moment, les transports de déchets ont été suspendus, au moins dans le Piémont.

Convaincus de la légitimité absolue de nos actions, nous ne nous laisserons pas intimider par la répression policière et nous transformerons les dates du procès qui nous est fait  en occasions de relancer nos accusations contre les nucléocrates et contre ceux qui tirent profit de l’industrie nucléaire civile ou militaire.

Dans ce jeu absurde avec l’atome, les victimes et les bourreaux, à la fin, payeront le même prix. On ne nous convaincra pas du contraire et leurs lois ne pourront jamais démonter les raisons de ceux qui veulent empêcher les messieurs du nucléaire et de la guerre de jouer avec la planète.

Quelques-uns, parmi nous, ont été traités de terroristes, par les journaux asservis et lèche-bottes du régime. Alors, si nous sommes des terroristes, ceux qui, en construisant les centrales nucléaires, ont placé une épée de Damoclès au-dessus de la tête des populations sont des bienfaiteurs ; ceux qui lancent sur des populations sans défense des bombes à l’uranium appauvri sont des gens biens respectueux des lois et de l’autorité. Pas comme nous, anarchistes violents et qui plus est insurrectionnalistes.

Aucun tribunal ne pourra nous juger. Cette tâche appartient aux générations futures.

Arturo, Guido, Luca, Toshi le Lundi 13 février 2012

Le 15 février 2012 à 9 h 00
Au TRIBUNALE DI SUSA, VIA PALAZZO DI CITTA’ 36
Rassemblement de solidarité avec les inculpés


Valognes, et après…

Posted: décembre 1st, 2011 | Author: | Filed under: Coin lecture, Textes en français | No Comments »

Impressions générales

Gardons-nous de voir dans ce qui s’est passé à Valognes fin novembre une forme décisive et définitive que prendrait un toujours improbable mouvement antinucléaire en France. Constatons simplement, modestement et de manière réaliste, que quelque chose s’y est potentiellement ouvert et que c’est d’ailleurs le pari que nous avions fait.
Mais admettons sincèrement que les formes prises par cette initiative posent, en effet, des orientations privilégiées qu’il convient de questionner dès maintenant au risque qu’elles ne s’imposent à nous sans que nous les ayons choisies, dans l’euphorie du moment. Une euphorie certes bien légitime, mais venant essentiellement d’une réussite organisationnelle qui ne peut constituer une base suffisante pour poser une critique du monde nucléarisé et qui ne doit pas masquer les manquements de cette initiative (gardons-nous pour le moment d’imputer ces manquements à tel ou tel « courant », puisqu’ils proviennent avant tout du fait de ce pari de travailler collectivement en tension avec les divergences évidentes qui habitent la nébuleuse antinucléaire en France, et en ayant laissé ces divergences au second plan dans un premier temps).
Pour le dire autrement, le pari était d’ouvrir un espace de discussions et d’initiatives communes à partir d’un point d’accord minimal : face à l’ambiance « citoyenne* » qui pollue nos contrées depuis des années, une forme de déférence (de passion même) à l’égard de l’Etat s’est installée tranquillement en évacuant toute colère et toute possibilité d’engager un conflit réel avec lui, et en laissant place aux « aménageurs de la survie administrée** ». Que cette ambiance-là ait été perturbée à Valognes ne signifie pas grand-chose en soi. Et le plaisir ressenti quand on apprend deux jours après Valognes que, de manière assez improbable, le paysan dans la cour duquel le fourgon de ravitaillement des flics a cramé a partagé le même plaisir que nous, faisant référence à l’histoire des luttes agricoles (les fameux « gestes » de la FNSEA…), doit nous rappeler que ces formes-là n’assurent en rien la forme et le contenu des suites. Ne boudons pas notre plaisir mais sachons prendre un peu de recul.

Ce que nous avons réussi

Sans se préoccuper de la mauvaise blague qui prétend qu’en matière de blocage, tout ce que, in fine, nous aurions réussi à faire, compte tenu des craintes d’Areva et de l’anticipation d’une journée du départ du train, c’est de l’avoir fait partir 22 heures avant l’heure initialement prévue, ramenons tout de même l’intention affichée du blocage à ce dont nous nous sentions capables, à savoir perturber le train-train quotidien de l’industrie nucléaire. Pour le coup, il n’était pas évident d’y parvenir aussi efficacement pour une première depuis bien longtemps par chez nous.
Avant même le matin du rassemblement, nous pouvions mesurer une certaine réussite compte tenu des craintes d’Areva et de l’Etat français, identifiables à la fois par ce départ anticipé du train et par une mobilisation policière qui, si elle s’est en partie ridiculisée par son inefficacité matinale, a surtout rappelé le vrai visage d’une société nucléarisée, nécessairement adossée à un Etat policier dont l’autoritarisme n’a d’égale que son arrogance liberticide.

Nous savons désormais que 800 personnes déterminées et organisées sous un mode horizontal, faisant preuve d’un peu d’intelligence collective, ont pu déjoué momentanément un dispositif policier massif (3.000 flics le long des voies en France et au moins 500 aux abords de Valognes) ce qui leur a permis d’accéder aux voies en y perpétrant quelques dégradations (déballastage grossier, rail tordu à un endroit, signalisation électrique hors service pour quelques jours…). La stratégie de l’étalement le long des voies a également permis un harcèlement de plusieurs heures. Ne négligeons pas le plaisir d’avoir mis le feu au fourgon de ravitaillement de la flicaille qui, comme beaucoup d’Allemands et d’Américains avant lui, s’est piteusement égaré en plein milieu du labyrinthique bocage cotentinois, à l’endroit même où nous ruminions notre première reculade. Mais là encore regardons lucidement la tension qu’a pu produire cette escarmouche sur le moment. Il est évident que tout le monde n’était pas prêt à vivre sereinement cet acte et qu’il a contribué à affaiblir la complicité installée toute la matinée et de ce fait à compromettre les suites du harcèlement des voies ferrées.

Nous savons que ces complicités de circonstances sont fragiles et nécessitent une attention de chacun à tout instant si on veut conserver une certaine unité, condition de notre force dans ces situations. Mais l’expérience du mercredi laisse toutefois présager de nouvelles opportunités de ce type, sans négliger le « retour d’expérience » policier mais sans négliger non plus nos nouvelles passions « géographiques » et la possibilité d’être rejoints par d’autres, et ce d’autant plus que cette journée est loin d’avoir effrayé les participants et sans doute pas non plus les observateurs, étant donné la couverture médiatique, qui fut plutôt bienveillante (et juste) en ce qui concerne la description des scènes de rapports de force. Pour ce qui est des suites judiciaires, sans négliger les inculpations et l’enquête à venir qui pourrait alourdir les conséquences, pour le moment elles promettent d’être moins lourdes qu’à l’accoutumée dans de telles circonstances.

Si de tels constats réjouissants sont possibles, on le doit en partie à une construction collective qui fut loin d’être complètement chaotique. Alors même que la nécessaire discrétion (j’y reviendrai) qu’imposait cette initiative ne facilitait pas une grande ouverture dans la participation aux décisions pour la préparation du camp, on peut avoir le sentiment que les réunions publiques préalables et les assemblées du camp ont permis de compenser ce défaut initial et de fabriquer une certaine horizontalité, nécessaire pour faire exister une confiance et une complicité. On notera quand même un bémol puisque si de telles assemblées (avec autant de monde) ont pu exister c’est qu’elles étaient constituées essentiellement de groupes affinitaires ayant pu se préparer auparavant et en parallèle, mais laissant du coup un peu seuls et désemparés celles et ceux qui nous ont rejoints isolément. Il y aura là à réfléchir sur la possibilité de trouver pour tous une place à égalité de quiconque. Mais, déjà, retenons que les discussions en allers-retours entre groupes affinitaires et assemblées semblent pertinentes et que le déplacement effectué dans l’après-midi du mardi des groupes affinitaires vers des groupes « géographiques » a sans doute permis à des individus isolés de trouver plus facilement une place à égalité de chacun. Mais si ce type de fonctionnement est une évidence pour beaucoup d’entre nous, la diversité des histoires politiques qui se rencontrent dans un tel moment doit être l’occasion de mettre en discussion cette horizontalité, d’autant que beaucoup d’organisations installées dans l’opposition au nucléaire se caractérisent par un fonctionnement centralisé et hiérarchique et que cette situation a beaucoup contribué à une démobilisation massive depuis des années.
Concernant la discrétion que nous nous sommes imposée, elle doit continuer à faire problème et n’être en rien systématique. Cependant, il faut reconnaître ici que la discrétion quant aux lieux du camp et du rassemblement a eu deux avantages décisifs. Pour le camp, il fallait protéger le propriétaire des pressions inévitables qu’il aurait subies, d’autant plus qu’il n’y avait pas assez de monde sur place au quotidien pour ne pas le laisser seul. L’histoire a l’air de nous donner raison. Pour le lieu du rassemblement, il était encore plus improbable de le tenir caché aussi longtemps, avec le risque que les locaux et les individus ne faisant pas partie des groupes affinitaires précités ne soient pas au courant du lieu et prennent à la fois peur d’autant de mystère. Difficile de dire si cette peur a existé et dissuadé, mais force est de constater que les « autorités » ont été un peu prises de court en n’apprenant qu’une trentaine d’heures à l’avance le lieu du rassemblement.
L’histoire de Valognes démontre donc qu’il est envisageable de tenir secret des informations de ce type (mine de rien quand même assez largement partagées…) à condition que les intentions précises soient affichées. A propos de ces dernières, il restera à discuter collectivement, mais il semble que la majorité des participants auront appris à accepter les modes de dégradation des voies ferrées adoptés, en ayant confiance dans le fait que les conséquences ne pouvaient être que matérielles et aucunement humaines. Les Allemands nous l’avait prouvé depuis des années. On notera au passage que la couverture médiatique (que nous avons largement suscitée) aura aussi aidé à faire connaître le lieu du camp et du rassemblement à la dernière minute. Notamment localement.
En lançant cette initiative, nous avions le sentiment qu’une des raisons qui maintenaient l’opposition au nucléaire en léthargie consistait en ce qu’aucun rassemblement populaire depuis des années ne pouvait se targuer d’un quelconque résultat. L’opposition se résumait à quelques mobilisations symboliques qui n’avaient d’autres ambitions que de fabriquer un terrain à peine fertile pour des récupérations électorales assurant le prolongement de l’industrie nucléaire. En contraste, l’opposition allemande n’a fait que se renforcer depuis des années, et ce notamment grâce à l’activité militante dans le Wendland (Gorleben). Elle s’est renforcée à l’endroit même où elle avait subi un premier échec, la mise en chantier du site d’enfouissement de déchets de Gorleben. Vue de chez nous, la situation paraît paradoxale puisque, historiquement, chaque victoire de l’industrie nucléaire a été suivie d’une déliquescence de l’opposition, notamment parce que, de manière pragmatique, une fois en place, l’installation nucléaire est suffisamment bien gardée pour décourager toute tentative de perturbation. L’histoire de la mobilisation dans le Wendland dit, entre autres choses, que pour rester vivante une opposition a besoin de sentir qu’elle a prise concrètement sur ce qu’elle condamne. Et le transport de matières radioactives reste le rare domaine du nucléaire difficile à surveiller pour un Etat. Si les Allemands n’ont qu’une seule fois en quinze ans (et au tout début) réussi à faire faire demi-tour à un train de déchets, on serait de mauvaise foi à ne pas considérer comme une avancée la possibilité concrète de perturber ces transports et d’être chaque année plus efficaces.

C’est aussi une manière de reprendre prise sur nos vies. Là était le pari initié à Valognes et qui semble suffisamment partagé pour promettre des suites. Cette attitude a au moins le double avantage d’être à la hauteur du totalitarisme nucléaire (qu’on ne combattra pas en posant des panneaux solaires sur son toit) et de commencer à faire sentir la force d’une collectivité qui s’organise pour reprendre ses affaires en main.
De manière lapidaire et approximative, l’appel de Valognes faisait référence à l’ancrage local comme critère déterminant pour la réussite des luttes. Plogoff servait alors de démonstration. L’histoire est sans doute plus complexe puisque quelques années avant Plogoff, sur un territoire géographiquement et culturellement proche, les habitants de la région de Brennilis ont majoritairement laissé une centrale s’y installer. Il faut croire que d’autres ingrédients qu’une simple résistance locale à l’envahisseur entrent en ligne de compte dans la construction de telles luttes. Nous n’engagerons pas ici une telle analyse, mais il s’agit d’avoir en tête ces précisions pour décrire la place de l’ancrage local que nous avons essayé de tenir dans cette initiative de Valognes.
La situation du Nord-Cotentin dans son rapport au nucléaire est connue de tous. L’opposition au nucléaire s’est marginalisée au fur et à mesure que l’industrie nucléaire s’imposait comme bassin d’emploi et comme manne financière pour la région. L’incessante contre-information des militants n’y a rien fait jusqu’à aujourd’hui. Il était donc évident que l’appel à perturber le départ du train Castor lancé par’ des groupes majoritairement distants géographiquement de cette région revêtait un caractère « hors sol » inévitable.
Assumer de le dire comme tel, c’est aussi assumer que ce caractère « hors sol » est notre condition commune à tous, et qu’un révolutionnaire sincère dans une quelconque usine n’est pas moins « hors sol » qu’un opposant breton au nucléaire de passage dans la Manche. L’atomisation des individus et la destruction méthodique de toute communauté culturelle ancienne ne sont pas pour rien dans cette situation. La question posée est donc de savoir que faire de cette condition et non pas juste de la déplorer, disqualifiant d’avance toute initiative.
La moindre des choses pour les initiateurs de l’appel était de comprendre l’histoire de la cohabitation avec le nucléaire dans le Nord-Cotentin et de s’appuyer sur les quelques forces encore actives et déterminées à en finir avec le nucléaire. Cela aura été fait un peu dans la précipitation grâce à une présence régulière sur place et à deux réunions publiques préalables. Ce qui est certain c’est que ce rendez-vous n’aurait pu se tenir sans l’implication des locaux mais que tout reste à faire pour que ce « coup d’éclat » soit le début d’un travail commun avec eux. La prochaine réunion de Coutances (le 14 janvier) voudra commencer ce travail. Les premiers retours que l’on pressent, malgré un cafouillage sur l’assemblée du mardi soir où beaucoup de gens du coin étaient venus à une discussion sur l’histoire des luttes et les  perspectives qui n’a pas vraiment eu lieu, sont plutôt positifs. Et alors même que nous n’avons pu, pour cause de discrétion, prévenir les voisins des rails de notre arrivée impromptue, ces derniers ont majoritairement bien vécu la situation. D’avoir pris le temps d’aller à leur rencontre après coup était important. Ne pas laisser seuls les locaux assumer les conséquences de notre passage sera aussi la condition de la justesse de notre position.

La tentation du « geste fort » (stratégie du coucou, esthétisme, et amour de l’efficacité)

Reconnaissons une chose : l’accord minimal de se défaire du citoyennisme et de sa passion pour l’Etat a aussi été en partie recouvert par l’enthousiasme partagé à l’idée de pouvoir porter un mauvais coup à l’Etat et à son industrie nucléaire et, pour beaucoup, cela suffisait comme moteur de cette initiative. Il y a là en jeu une passion pour l’efficacité et l’esthétique des « gestes » qui pose quand même question. Cette disposition au « scandale » porte surtout en elle le risque de se détacher d’une construction collective forcément laborieuse au profit de l’intensité des « gestes » portés par de petits groupes affinitaires. La dimension du secret qui accompagne ces « gestes », autant par précaution indispensable – étant donné leur illégalité – que par passion des ambiances « complotistes », renforce la difficulté d’une construction collective des luttes.
Les « gestes » comme premier moteur de la lutte ont aussi ce revers d’être déplaçables à merci au gré des opportunités, donnant le sentiment d’une « stratégie du coucou »; le groupe qui les porte venant occuper et perturber un espace marqué par ces constructions collectives laborieuses et pleines de tensions jamais résolues. Ces « gestes forts » étant censés résoudre ces tensions en faisant pencher la balance vers une plus grande radicalité. Outre que cette disposition présuppose l’esthétique du « geste » comme force de conviction (et donc de conversion à la radicalité), éludant tout travail de la pensée, elle évacue aussi le travail sur les divergences de fond. En cela, ces démarches ne se distinguent pas fondamentalement des « scandales » initiés par exemple par Greenpeace, les médias jouant là aussi un rôle de relais indispensable à la visibilité, bien qu’il faille reconnaître à ces groupes une défiance bien plus grande à leur égard, mais souvent feinte pour mieux s’en servir.
Une fois dit cela, il convient d’analyser en quoi le camp de Valognes a pu échapper à cette tentation alors qu’elle pouvait être présente à l’origine. On l’a déjà décrit auparavant : l’acceptation d’une construction collective laborieuse autour des divergences de fond sur lesquelles se constitue la nébuleuse antinucléaire était un premier gage. L’attachement à l’histoire en cours dans le Nord-Cotentin et l’envie assumée de poursuivre ce travail d’opposition au nucléaire à cet endroit devrait aussi nous permettre d’éviter cette « stratégie du coucou ». Tout reste à faire et à prouver sur ces points, et le côté grisant de l’opération de Valognes risque bien de conforter ces dispositions si on n’y prend pas garde.
Pour expliciter un peu plus la manière dont cette tentation du « geste fort » a pu habiter cette initiative, un retour sur l’imaginaire allemand s’impose. Il paraissait en effet déplacé de prendre comme point d’appui l’exemple des luttes dans le Wendland alors que le Cotentin (et la France en général) se caractérise par l’impossibilité d’imaginer qu’à court terme les conditions de mobilisation massive nécessaires à ces luttes soient réunies. Si on a suffisamment à l’esprit cette réalité indépassable, il ne s’agit pas de venir plaquer artificiellement (et sous couvert d’une passion pour l’esthétique des luttes) des formes de lutte, mais de mesurer qu’en effet le souci de dépasser les manifestations symboliques doive rencontrer une certaine effectivité dans les nuisances que l’on peut porter à l’encontre de ce monde. Il ne s’agit pas d’un culte du plaisir mais juste de prendre conscience que l’efficacité des actes est aussi une manière de faire ressentir concrètement une force collective. Sentiment indispensable pour nourrir l’idée d’un dépassement possible de notre dépendance envers l’Etat et ses marchés.
En conséquence, il apparaît que ce n’est pas tant le choix du coup de force en soi qui pose problème, mais l’élan dans lequel il s’inscrit. Cet élan est autant constitué d’attention à la situation, aux individus qui se sentent concernés, à l’éclaircissement d’une critique de ce monde qu’à l’efficacité de ces actes. Cette dernière étant la plus évidente à organiser, il y a une tentation première de réduire cet élan à ce genre de considérations. Vu de loin, l’exemple de la contestation dans le Wendland en est peut-être une illustration. Il est à parier que ce rendez-vous annuel dans le Wendland soit devenu une sorte de passion collective pour l’efficacité des gestes de blocage, arbitré par un spectacle médiatique obsédé par les records battus (voir cette année la couverture médiatique focalisée sur le record de retard du convoi de déchets à l’arrivée). Cette crainte semble justifiée par la faiblesse apparente en Allemagne des prolongements de la contestation de ce monde qui a besoin du nucléaire (à titre d’exemple, rappelons qu’en Allemagne la contestation du nucléaire s’appuie énormément sur le mouvement paysan et que celui-ci est essentiellement composé d’éleveurs industriels qui ont certes depuis des années participé à une réappropriation locale des moyens de production d’électricité par la méthanisation des effluents d’élevage, mais au prix d’une allégeance à l’horreur de l’élevage industriel).

Le spectacle médiatique (respectabilité et affaiblissement de la pensée)

Tout le monde reconnaîtra que cela faisait longtemps qu’une telle initiative, assumant un niveau de conflictualité avec l’ordre établi qui n’est plus souvent atteint, notamment en matière d’opposition au nucléaire, n’avait accepté un tel jeu avec les médias. Nous aurons été tellement servi en retour que cela impose de questionner ce choix pour la suite.
Pas un média national (sans compter quelques médias étrangers) n’aura eu l’outrecuidance de snober le spectacle qu’ils s’étaient promis de fabriquer, d’autant que nous y avions prêté le flan (en nous en prenant à ce train Castor en particulier, nous savions pertinemment que nous devrions faire face à l’héritage médiatique des luttes allemandes largement relayées l’an passé).
Nous avions donc devancé le spectacle à venir en assumant la multiplication de communiqués et en accueillant les médias à l’entrée du camp (en interdisant qu’ils y pénètrent). La seule ambition de cette attitude était de tenter d’éviter que soit accolée immédiatement, et comme d’usage en pareilles circonstances, l’image de « sauvages black-blocks » débarquant dans le Cotentin. Cette image aurait été d’autant plus nuisible que nous n’avions pas eu assez de temps pour rencontrer toutes les personnes susceptibles de nous rejoindre à terme, et qu’elle aurait pu générer une défiance qui aurait pu tuer notre initiative dans l’œuf. Nous savons tous que ce jeu est pervers, non seulement parce qu’on ne maîtrise rien du résultat mais parce qu’il implique de formuler des « pensées-minute » prêtes à l’usage qui finissent par affaiblir le processus fragile d’élaboration d’une pensée collective (sans compter l’abrutissement de celles et ceux qui se prêtent au jeu momentané du « porte-parolat »).
Malgré la bouillie inévitable, on peut convenir que le résultat n’est pas si désastreux et qu’à défaut d’être désignés comme « black-block », nous héritons désormais de la figure respectable d’« indignés du nucléaire » ou d’« indignés de Fukushima ». Comme toute figure spectaculaire, nous n’avons pas grand-chose à en faire si ce n’est de la déconstruire par les faits et la pensée ; il n’en demeure pas moins que cette image-là ne fragilise pas trop le travail de rencontre en cours. Qu’un tel niveau de conflictualité n’ait potentiellement effrayé que peu de monde n’est pas rien au regard de la léthargie ambiante.
Au-delà de ce constat, la question reste entièrement ouverte quant au fait de poursuivre ou non dans ce sens.
Les malentendus possibles autour d’une telle figure d’« indignés » sont tellement énormes qu’il faudrait a minima se questionner sur la manière de s’en défaire et de ne pas y donner prise. A nous de ne pas rater l’écriture de textes de réflexion accompagnant l’action de Valognes.

L’élargissement et les divergences

C’est sans doute le point aveugle le plus délicat de l’appel de Valognes. Ce dernier formulait comme suit son approche des divergences existant au sein de la nébuleuse antinucléaire :
A quelque tendance du mouvement antinucléaire que l’on appartienne, il faut cesser de faire grief de notre échec collectif à telle ou telle autre tendance. Ce mécanisme de division atavique nous dédouane certes de toute responsabilité, mais nous condamne à perpétuer les causes de notre faiblesse. L’enseignement qui nous vient du mouvement allemand est précisément que les différentes tendances peuvent coexister sur une base pratique, en ayant chacune son mode d’action. A partir du moment où toutes poursuivent sincèrement le but commun d’en finir maintenant et par elles-mêmes avec le nucléaire, aucune n’a de titre à condamner la stratégie adoptée par les autres. La permanence des luttes de chapelles en France n’exprime que l’insuffisance pratique du mouvement.

Pour le formuler autrement il s’agissait de renverser l’idée que la faiblesse du mouvement radical serait due aux mirages lobbyistes et électoralistes, là où le renforcement des mirages serait plutôt dû à notre faiblesse. Qui de la poule ou de l’œuf… ? Dans ce contexte de « paix des armes » le point d’accord minimal devrait être de vouloir « en finir maintenant et par [nous]-mêmes avec le nucléaire ». Sous-entendu en finir avec les illusions électorales et lobbyistes.
Force est de constater que c’est cette bienveillance à l’égard des différentes composantes du mouvement d’opposition au nucléaire qui a autorisé autant d’organisations à nous rejoindre (jusqu’à l’improbable Europe Ecologie-Les Verts – Pays de la Loire), autant qu’une lecture distraite du texte. Ne nous leurrons pas, la majeure partie de ces soutiens sont lobbyistes ou électoralistes et le travail de convergence avec ces organisations reste hasardeux. L’important sur le moment est que cette bienveillance a autorisé quelques individus de cette myriade d’organisations à nous rejoindre et que les tensions sur les divergences vont peut-être pouvoir se travailler en se défaisant des sentiments d’appartenance à ces organisations. C’est le prochain travail auquel nous devons nous atteler, notamment pour le prochain rendez-vous de Coutances (samedi 14 janvier). Il faudrait se donner les moyens de préparer une discussion approfondie sur les trois fantasmes évoqués dans le présent texte et dont l’accord minimal doit être de s’en garder : la politique du « geste fort », le lobbying et l’électoralisme. C’est en partant de là que nous pourrions aussi expliciter les partis-pris divergents qui habitent l’opposition au nucléaire en France : les tenants des « alternatives » (il faut consommer autrement), les « survivalistes » (il faut sauver sa peau), les libertaires et radicaux (il faut en finir avec le nucléaire et son monde)… pour en rester à une description partielle et caricaturale. Il y a peu de chances que ces lignes-là bougent miraculeusement mais il faudra bien que le collectif « Valognesstopcastor », s’il est amené à survivre et à se transformer, prenne position sur ces divergences. Il semble que l’alternative se situe entre assumer l’héritage libertaire et radical (pour assumer la caricature précitée) plutôt dominant aujourd’hui au sein de ce collectif au risque de sans doute compliquer la possibilité d’élargissement désiré, ou assumer de n’être qu’une coordination de circonstances portant des initiatives d’actions au risque d’abandonner le travail de critique radicale de ce monde au profit de stratégies d’alliance sans lendemain. Pour ce qui est de cette dernière alternative, on sait trop la dépossession des individus à l’œuvre dans ce type de démarches autant que les manipulations dont elles sont grosses pour s’y laisser prendre. Ce sur quoi nous devons nous appuyer avant toute chose c’est sur la réappropriation par chacun des moyens mis en œuvre dans la construction d’une opposition consciente et réfléchie.
Pour l’heure, il faudra en particulier éclaircir notre rapport à Greenpeace, qui, tout en ayant apporté une aide en termes d’informations sur le convoi, se sera dissociée systématiquement de notre initiative, jusqu’à dénoncer par voie de communiqué paru dans la presse les « violences » dont nous aurions été les auteurs (sans que les rédacteurs de ce communiqué n’aient pu constater sur le terrain de quoi il retournait, pire même, puisque ce point de vue-là est venu d’une personne qui a passé la journée de mercredi de l’autre côté du front, entouré de la flicaille et du préfet…). Nous devons réagir à cette malveillance évidente qui ne semble pas être partagée par d’autres membres de Greenpeace dans le Cotentin.

Penser la société nucléaire et son opposition

Chacun en conviendra sûrement, et la durée du camp écourtée d’une journée n’y est pas pour rien, nous avons raté l’occasion d’une discussion sur ce monde nucléarisé, les raisons de notre opposition, l’histoire critique des luttes et les perspectives envisageables. Ce n’est que partie remise, mais c’est la priorité que nous devons tenir. Le rendez-vous de Coutances sera sans doute un premier pas dans cette direction, mais avec le souci d’un meilleur ancrage local. Il faudra donc prévoir une rencontre plus large en début d’année.
Pour l’heure, les approximations de la tribune de Libération sur la prétendue agonie finale de la mafia nucléaire semblent être le reflet de ce manque de partage des analyses. Pour ne reprendre l’analyse que sur ce point, le rendez-vous de Valognes a certes contribué à perturber l’arrogance légendaire du lobby nucléaire, mais l’actualité des derniers mois et notamment des derniers jours nous remet face à l’acharnement d’un Etat nucléarisé, qui plus est possédant l’arme atomique et la certitude idéologique de lutter pour son « indépendance » et sa « fierté nationale ». Nous avons la mémoire courte : rappelons-nous que, pour beaucoup, Tchernobyl était également le reflet de cette agonie programmée… Pour l’heure, l’EPR est toujours en chantier, toujours prêt à l’exportation, les lignes THT sont en chantier, ITER aussi, la prospection de mines d’uranium se poursuit (voir les découvertes d’Areva en Jordanie ces derniers jours), et l’armement nucléaire n’est en rien concerné par le brouhaha médiatique. Il faudrait a minima se mettre d’accord sur ce constat pour définir les suites possibles de Valognes.

Les suites possibles en termes d’activités pratiques

         Les flux, notamment le combustible

Nous avons constaté avec Valognes qu’il existait une possibilité d’intervenir concrètement sur ce maillon de la filière. Nous avons même constaté que c’était une activité quotidienne peu protégée en période « normale » et qu’Areva n’avait pas si peur que ça de nous pour le moment, au point d’accueillir un train de matières radioactives dès le surlendemain de notre action..! Un harcèlement à cet endroit semble envisageable. Intervenir sur les flux de combustible en provenance du Niger ou du Canada (via Le Havre ou Sète, vers Narbonne) semble une autre étape à franchir avec l’intérêt de mettre en lumière cet autre scandale de cette industrie qu’est le mode colonial d’extraction du combustible.

         La THT

Les chantiers des pylônes ont démarré début décembre après la délivrance de la totalité des permis de construire, promettant d’être achevés à l’automne 2012. La résistance à cet endroit a certes décliné depuis quelques mois, mais que ce soit à travers les actions récentes de déboulonnage (publiques ou non) ou avec l’effet que peut générer l’action de Valognes (démonstration d’une possibilité de nuisance), nous pouvons espérer qu’une nouvelle phase s’ouvre à cet endroit. D’autant que le terrain se prête peut-être encore plus à des « partis de campagne ». Il faudra en discuter sereinement à Coutances avec les principaux concernés, en ne négligeant surtout pas les positions politiques qui peuvent se développer à partir de cette ligne THT.

         Bure

Un rendez-vous a été envisagé pour 2012. Tout reste à discuter sur ce qui pourrait s’y faire, compte tenu à la fois de l’importance de ce chantier pour l’industrie nucléaire et de la faible mobilisation (comme partout…) sur place.

         L’EPR

Il est difficilement envisageable de laisser ce chantier se faire tranquillement, même s’il est aussi difficile d’envisager concrètement comment s’en prendre à lui. Peut-être la lutte contre la THT pourrait-elle en être le biais ?

         La fabrique des experts

Un autre maillon de cette filière quelque peu délaissé depuis des années est la fabrique des experts du nucléaire. On n’en dira pas plus pour le moment, mais c’est autant la survie du nucléaire en termes d’ingénierie qui se joue là que la propagande nucléariste.

 

Le 15 décembre 2011,
Un de ceux de Valognes

___________________
* et ** : voir pour les analyses à ce sujet les ouvrages de l’Encyclopédie des nuisances, et notamment : R. RIESEL et J. SEMPRUN, « Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable ».


La fureur énergétique (ou comment s’en défaire)

Posted: novembre 14th, 2011 | Author: | Filed under: Coin lecture, Revue de presse | No Comments »

Par la maison d’édition La Lenteur, paru dans l’Ire des chênaies (hebdo de Radio Zinzine) n°415 du 2 novembre 2011.

Depuis longtemps, la mémoire des hommes avait enregistré que la côte Nord-Est du Japon était exposée à des tsunamis violents du fait de la proximité d’une zone sismique. Au XIXe siècle, une vague de 30 mètres avait été observée. Malgré ce que le Japon avait déjà subi de la science de l’atome en 1945 (Hiroshima et Nagasaki), le forcing industriel avait réussi quelques années plus tard à implanter là une centrale nucléaire à l’abri d’une digue de 5 mètres seulement. Le 11 mars dernier, la violence des flots à anéanti tous les dispositifs de sécurité. Pompiers, techniciens, liquidateurs volontaires ou forcés (certains sont réquisitionnés parmi les clochards), tentent depuis des mois au péril de leurs vies de freiner le processus inimaginable qui s’est déclenché à Fukushima. Tellement inimaginable que personne n’en souffle plus mot, que les médias préfèrent ne rien nous en dire, et laisser ce démenti brûlant de l’arrogance moderne s’épancher dans un assourdissant silence- de honte.
La compagnie propriétaire du site était connue pour ses mensonges, en accord avec l’Etat elle avait systématiquement minimisé des incidents antérieurs. La catastrophe en cours depuis mars démontre la fatuité des élites politiques et techniciennes, leur impuissance à dominer la machine qu’ils ont mise en branle, qui est ors de proportion avec l’intelligence et les sentiments humains. Cet emballement n’est pas propre  au nucléaire, la dérive climatique suscite une détresse analogue. Le déséquilibre entre ce qu’une activité humaine aliénée, obsédée par l ‘efficacité à court terme, peut produire, et ce que les êtres humains sont en général capables de comprendre et d’endurer, apparaît de plus en plus tragiquement.
La conjuration industrielle présente la croissance des moyens de production les plus extrêmes comme inévitable, du fait de l’explosion démographique et de la demande universelle de « confort ». Les décideurs veulent faire croire que c’est la somme de besoins individuels qui pousse spontanément au gigantisme et à la déraison. Mais alors, pourquoi n’interdisent-ils pas la publicité qui stimule et déforme ces besoins (et coûte si cher en énergie…)? C’est que la société dont ils sont les dépositaires ne pourrait tenir debout sans cela, si s’arrêtait la course au plus. Si les capitaux partout investis n’en ressortent pas plus gros, ils ne se conservent même pas, l’argent fond et c’est la faillite généralisée.
Les élites enragées de bizness font ainsi chanter des peuples le plus souvent passifs et consentants : la surenchère énergétique ou le gouffre économique ! La course à l’abîme écologique ou le chaos social ! La peste ou le choléra ? Peu importe que ce soit du nucléaire, du gaz de schiste, du pétrole, ou du renouvelable (éolien, photovoltaïque) – filières différentes mais sur lesquelles surfent indifféremment les firmes les plus avisées, comme GDF-Suez. L’important est que soit exclue la question : « combien d’énergie et pour quoi faire ? ». La boulimie d’énergie est la malédiction normale d’une société qui a accepté l’autonomie de la logique économique comme un bien (ou un moindre mal).
Qui veut aujourd’hui remettre frontalement en cause cette logique économique et la boulimie mortifère qui en découle ? Qui souhaite sérieusement sortir de la compétition mondiale, de la course aux plus bas coûts de production, du règne des chiffres, du renouvellement incessant des marchandises, de l’extension sans fin des réseaux de communication (matériels et immatériels) ? Bref, qui est prêt à se battre contre le développement, pour une autre idée de l’homme que celle qui a dominé en Occident et ailleurs depuis plusieurs siècles ?
Actuellement, aucune force politique ou sociale n’existe pour cela. Par contre, cette direction affleure dans un certain nombre de luttes locales contre des infrastructures industrielles, en Europe et en Amérique latine. Elle est portée, souvent de manière incomplète, timide ou implicite, par ceux qui se battent contre le TGV dans le Piémont (Italie) ou au Pays Basque (Espagne), par celles qui empêchent la construction du nouvel aéroport de Nantes, par une partie de la mobilisation contre l’extraction de gaz de schistes en France, par les luttes contre l’implantation d’éoliennes ou les transports de déchets nucléaires.
Il serait bon que l’espace et l’esprit de ces luttes s’étendent dans la société. Il serait souhaitable qu’elles amènent au centre du débat politique la nécessité d’un inventaire radical de nos besoins – un inventaire qui ne reposerait pas sur les statistiques des experts et ouvrirait d’autres perspectives que celle, chimérique, d’une « consommation responsable ». Comme le disent des antinucléaires bretons, « la ligne de partage n’est pas entre le nucléaire et les énergies alternatives mais entre une production d’énergie centralisée, commerciale, et gérée par en haut, et une production en contact direct avec les besoins qu’elle doit satisfaire. C’est seulement à l’échelle locale que se dissout l’alternative entre le nucléaire et la bougie : car là les besoins existants peuvent se donner les moyens de la production qui leur est nécessaire, et en retour les possibilités de production peuvent redéfinir intelligemment les besoins. Il faut cesser de penser la question de l’énergie en terme national si l’on entend sortir de l’impuissance. » (cf : http://valognesstopcastor.noblogs.org)
Ajoutons qu’il faut aussi sortir du cadre de la politique professionnelle et électorale. La totalité de la classe politique française s’est portée caution des meurtres de Tchernobyl et Fukushima, en n’arrêtant pas immédiatement et sans condition les centrales nucléaires sur notre sol, en continuant d’en exporter à travers le monde. Pourra-t-on, chez nous, en sortir sans dégager l’ensemble de nos représentants ?

Les éditions de La Lenteur, Octobre 2011

(Les éditions de La Lenteur ont publié en 2007 une Histoire lacunaire de l’opposition à l’énergie nucléaire en France, textes choisi et présentés par L’ACNM ; et feront paraître en 2012 une réédition de Tchernobyl, une catastrophe, bilan de l’accident européen de 1986 dressé par les physiciens indépendants Bella et Roger Belbéoch.
Ce tract est librement inspiré d’un texte ayant circulé dans les Cévennes peu après le début de l’accident de Fukushima, en supplément au journal Pour la suite du monde.)